Quel est l’impact futur de l’automatisation sur nos emplois ?

L’automatisation va-t-elle nous voler nos emplois ou en créer de meilleure qualité ? Va-t-elle générer plus de valeur pour tous ou accroître l’inégalité des ressources ?

Les économistes débattent depuis longtemps de l’automatisation. Certains affirment qu’elle va déclencher une vague sans précédent de chômage technologique. D’autres pensent que ce phénomène est largement exagéré et que de nouveaux emplois continueront d’être créés.

En confrontant chacune de ces affirmations, voyons ensemble comment l’automatisation affectera le travail que nous effectuerons au cours du siècle à venir.

Effets de substitution ou de complémentarité de l’automatisation

Dans les années 1800, des centaines de milliers de chevaux parcouraient les rues de New York.

Les habitants et les voyageurs comptaient sur les tramways à chevaux (ou hippomobiles) pour se déplacer rapidement et facilement d’un point à un autre. C’était le meilleur moyen de transport dont on pouvait rêver à l’époque.

Pourtant, une si grande population d’animaux s’accompagnait de sérieux problèmes. À un moment donné, il y avait tellement de chevaux que la ville était littéralement recouverte de fumier. Certains commentateurs pensaient même que New York serait enterrée sous un tas de fumier de trois étages dans les 30 prochaines années.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Dans les années 1910, des entreprises comme Ford ont apporté une technologie qui a changé la donne : les voitures à moteur. En seulement 20 ans, ce moyen de transport moins cher et plus rapide a complètement remplacé les chevaux.

Un changement aussi radical a inspiré à l’économiste Wassily Leontief une affirmation célèbre : ce qui est arrivé aux chevaux arrivera à nouveau aux humains.

De la même manière que des moyens de transport plus efficaces ont rendu les chevaux obsolètes, nous trouverons un substitut plus robuste et plus productif au travailleur humain.

Comme souvent, l’histoire est plus compliquée que cela. Lorsqu’ils parlent de l’impact de l’automatisation, les économistes considèrent généralement que deux forces principales sont à l’origine des changements technologiques. La première est ce qu’on a vu comme la force de substitution – qui remplace l’humain. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire.

La deuxième force concerne la manière dont les changements technologiques peuvent contribuer à la croissance économique. Lorsque, par exemple, les tisserands britanniques ont utilisé des métiers à tisser automatiques, ils ont multiplié leur productivité par 5 et augmenté la qualité de leur production. Ces améliorations majeures ont permis de produire plus de vêtements, de vendre plus d’articles et de développer davantage les industries.

Par conséquent, bien que demandant main-d’œuvre au départ, cette technologie alliée aux travailleurs a favorisé une croissance économique soutenue. Elle a renforcé une industrie en plein essor et donné plus d’emplois à tout le monde.

Ces deux forces – substitution et complémentarité – définissent la manière dont l’automatisation se traduit dans l’économie. Elles établissent également un consensus parmi les économistes : que quel que soit le bouleversement produit par la technologie, celle-ci génère toujours plus de croissance économique.

C’est ainsi que les révolutions agricoles, industrielles et numériques ont apporté toujours plus d’abondance : d’un recul temporaire de l’emploi à une croissance économique plus forte.

Mais cette théorie acquise est de plus en plus remise en question par de nouveaux faits et preuves économiques.

Tâches routinières vs tâches variables : L’hypothèse ALM

En examinant la répartition des emplois dans les années 1980, les économistes ont fait une découverte surprenante. Ce que les économistes appellent les emplois moyennement qualifiés (comme les employés de bureau et les secrétaires) ont vu leur nombre diminuer par rapport aux emplois hautement qualifiés (comme les avocats, les managers et les médecins) et aux emplois peu qualifiés (comme les emplois manuels dans l’industrie et les services).

Avant cela, les différentes vagues de changement technologique ont apporté de la croissance aux deux extrémités opposées du marché de l’emploi. Les travailleurs non qualifiés ont profité de la première révolution industrielle aux dépens des tisserands et les artisans qualifiés. Les professions intellectuelles et de bureau ont prospéré dans l’économie de l’après-Seconde Guerre mondiale. Les employés de niveau intermédiaire n’ont fait que suivre la tendance et se sont transformés en une classe moyenne abondante.

Jusqu’aux années 1980, lorsque ces emplois de la classe moyenne ont commencé à décliner fortement.

Les chercheurs Autor, Levy et Murnane (ALM) ont attribué cette polarisation des emplois au type de tâches effectuées par les travailleurs de la classe moyenne : entre tâches variables plutôt imprévisibles, et des tâches routinière et répétitive.

Alors que les emplois hautement qualifiés impliquaient des tâches variables comme la planification stratégique ou le management, les emplois de la classe moyenne impliquaient des tâches cognitives routinières comme la validation de données ou l’administration.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les emplois peu qualifiés impliquaient également la réalisation de tâches variables, mais manuelles, comme ramasser des objets ou servir des clients. Des responsabilités que les ordinateurs et les robots ont encore aujourd’hui du mal à assumer.

Cette différence entre tâches routinières et tâches variables explique pourquoi les emplois moyennement qualifiés étaient beaucoup plus sensibles à l’automatisation. Les nouvelles technologies numériques facilitant le traitement des tâches routinières, celles-ci ont été les premières à être automatisées.

En d’autres termes, Autor et ses collègues pensent fermement que l’automatisation ne s’applique qu’aux tâches dont les exigences sont standardisées, tant sur le plan cognitif que manuel. Ils en concluent qu’il faudra attendre longtemps avant que les emplois créatifs et sociaux soient rattrapés par les technologies.

Les améliorations continues de l’IA et des technologies basées sur l’apprentissage profond leur donnent pourtant de plus en plus tort.

Pourquoi l’IA va automatiser une large partie de nos emplois

Lorsque les chercheurs Autor et ses collègues ont formulé cette hypothèse, ils ont placé des tâches comme « la rédaction juridique », « la conduite d’un camion » ou « le diagnostic médical » dans la catégorie de tâches non routinières.

Pourtant, chacune d’entre elles s’est avérée hautement automatisables ces dernières années.

Les logiciels de documentations génèrent automatiquement des lettres, des contrats et des accords juridiques bien pensés. Les camions à conduite autonome s’appuient sur des capteurs lidar et des logiciels de jumelage numérique pour circuler librement sur les autoroutes américaines. Les systèmes de vision basés sur l’IA battent les pathologistes humains dans la détection des lésions précancéreuses du col de l’utérus.

Et il ne s’agit pas de cas isolés. De nombreuses tâches considérées par le passé comme exclusivement humaines – comme l’écriture ou la conception d’images – sont désormais réalisées par l’intelligence artificielle.

Autor et ses collègues partent du principe que tant qu’aucune intelligence générale ne sera développée, un nombre important de tâches à compétence humaines échappera à l’automatisation. Ils pensent que les machines ne seront jamais capables d’imiter ce que les humains savent le mieux faire.

Pourtant, même s’il n’y a encore aucun signe d’une intelligence de niveau humain, les systèmes d’IA traitent un éventail de plus en plus large de tâches. Non pas parce qu’ils parviennent à copier l’intelligence humaine, mais parce qu’ils développent des compétences propres à la machine. Ils deviennent extrêmement compétents dans le traitement d’énormes bases de données, la détection de corrélations profondes et les calculs répétitifs – des capacités pour lesquelles les humains n’obtiennent que de piètres résultats.

En partant de cette hypothèse, il est facile de voir que toute tâche dite variable peut devenir routinière. Ce n’est qu’une question de temps avant que des algorithmes sophistiqués soient capables de gérer n’importe quelle équation. Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils finiront par gérer toutes les capacités humaines, mais au moins une partie importante de nos tâches actuelles sera automatisée.

Quelles sont les conséquences économiques de ce progrès technologique inévitable ? La valeur du travail humain diminuera automatiquement.

Automatisation et inégalités : l’équilibre de la part du travail et du capital

Du point de vue de l’économiste standard, chaque travailleur construit tout au long de sa vie son propre « capital humain ». Grâce à des années d’éducation, de formation et d’acquisition de compétences, il vend aux employeurs le produit de son expérience professionnelle. C’est une explication grossière, mais elle explique en partie pourquoi certaines professions ont plus de valeur que d’autres : parce qu’elles sont plus difficiles à former et donc plus demandées.

Pourtant, avec le chômage technologique évoqué précédemment, il se pourrait que la demande de main-d’œuvre humaine se rapproche de zéro. Comme l’automatisation fournira les mêmes capacités avec des résultats moins coûteux et plus fiables, les travailleurs, même avec des ensembles de compétences sophistiquées, perdront leur valeur économique. Cette situation pourrait déboucher sur un chômage technologique universel, lorsque la demande globale de travail humain sera nulle.

Plus vraisemblablement, elle conduira à un état de « surpopulation technologique », comme le dit Daniel Susskind. Le manque d’emplois satisfaisants et bien rémunérés augmentera la concurrence et découragera de nombreux travailleurs de trouver un nouvel emploi. Ils choisiront délibérément l’inactivité, ou du moins une activité non économique.

Qu’adviendra-t-il de toute la richesse habituellement attribuée au travail humain ? Elle se transformera en capital accumulé, c’est-à-dire qu’elle passera dans les mains des propriétaires de technologies d’automatisation. Cela explique la disparition d’un fait économique établi de longue date : le rapport entre la part du capital et celle du travail.

Tout au long du vingtième siècle, les économistes ont constaté que les revenus du travail représentaient ⅔ de l’apport économique, tandis que le tiers restant était affecté aux revenus du capital traditionnel. Et année après année, cette proportion est restée inchangée.

Mais au cours des dernières décennies, la part du travail a chuté, et la part du capital a augmenté, tant dans les pays en développement que dans les pays développés. Cette inégalité croissante de la répartition entre les travailleurs humains et les détenteurs de capital peut être attribuée à plusieurs raisons :

  • L’émergence d’entreprises  » superstars  » comme Apple, Google ou Amazon qui sont de plus en plus performantes sur leurs marchés respectifs avec de faibles besoins en main-d’œuvre.
  • La mondialisation, et l’accélération des échanges de capitaux à l’échelle mondiale.

Quel est le point commun entre tous ces facteurs ? Ils sont tous liés d’une manière ou d’une autre à l’évolution technologique. Les entreprises superstars s’appuient sur les technologies de l’information et les innovations logicielles de nouvelle génération pour assurer des gains de productivité considérables. La mondialisation résulte en partie de l’amélioration des moyens de transport et de communication.

Ces inégalités croissantes pourraient contrebalancer l’abondance économique que nous pourrions attendre des progrès technologiques. Si les capitalistes gardent pour eux l’argent généré par les robots, qui pourra se permettre d’être technologiquement sans emploi ?

C’est pourquoi les économistes et les politiciens parlent de l’UBI (revenu de base universel). Accordé à chaque citoyen, il pourrait permettre une répartition équitable des ressources créées par l’automatisation.

Mais l’UBI résoudra-t-il le désir de chacun de sentir qu’il fait partie de la société et que tout le monde y contribue également ? C’est le sujet d’un autre article !


En attendant, selon ce prisme économique, on voit à quel point l’évolution technologique ne suit pas une ligne droite. Tout est donc encore entre nos mains pour que l’automatisation profite à l’ensemble de la société !

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